L’os ne dit pas tout
Fibromyalgie et archéologie de l’invisible
Il existe une histoire matérielle du handicap : amputations soignées, prothèses mérovingiennes, sépultures réservées à celles et ceux que le groupe accompagnait. Et il existe, à côté de cette histoire, un immense silence — celui de tout ce que l’os ne peut pas dire. La fibromyalgie appartient à ce silence, hier comme aujourd’hui.
Ce que révèlent les tombes
Depuis une quinzaine d’années, un champ de recherche discret mais neuf s’est constitué en France : l’archéologie du handicap. Portée notamment par Valérie Delattre, archéo-anthropologue à l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), elle croise fouilles funéraires, paléopathologie, imagerie médicale, paléogénétique et anthropologie sociale. Un article publié le 21 septembre 2026 dans National Geographic en offre une synthèse remarquable, dont plusieurs lignes de force intéressent directement la question de la fibromyalgie.
Des sociétés très anciennes ont pris soin de leurs plus fragiles
Dans la grotte de la Cova Negra, à Xàtiva (province de Valence, Espagne), des ossements exhumés en 1989 puis réanalysés par tomodensitométrie 3D ont révélé qu’un enfant néandertalien d’environ six ans, atteint de trisomie 21, avait vécu plusieurs années. L’étude, publiée en juin 2024 dans Science Advances par une équipe des universités d’Alcalá et de Valence, a montré que sa mère lui avait consacré l’essentiel de son temps, au point que le groupe s’était réorganisé pour absorber les tâches qui lui incombaient. Valérie Delattre parle ici d’une forme de paléo-compassion.
Sur le site de Qafzeh, en Basse-Galilée (Israël), un adolescent d’environ douze ans, porteur de séquelles cérébrales consécutives à un traumatisme crânien frontal (fossile Q11, daté d’environ 100 000 ans, étudié en 3D par Coqueugniot et son équipe en 2014), a reçu un traitement funéraire distinct : signe d’une place particulière au sein de la communauté. À Cutry, en Meurthe-et-Moselle, une prothèse d’avant-bras d’époque mérovingienne, adaptée à un homme dont les deux mains avaient été amputées, témoigne moins d’une prouesse technique que d’un projet collectif : soigner, soutenir, redonner une place.
Ces cas ne sont pas isolés. À Shanidar, en Irak, un homme de Néandertal atteint de lésions traumatiques lourdes — cécité d’un œil, bras droit atrophié, boiterie sévère — a vécu jusqu’à environ quarante ans, ce qui n’était possible qu’avec l’assistance continue de son groupe. À Buthiers, en Seine-et-Marne, la plus ancienne amputation recensée en France concerne un homme du Néolithique ancien, dont l’avant-bras gauche fut sectionné au silex à l’articulation du coude, et qui a survécu à l’intervention. Multiples sont les sujets amputés, inhumés en position soignée, parfois avec appareillage, pour toutes les périodes étudiées de la préhistoire au haut Moyen Âge.
L’empêchement plutôt que la lésion
Quelqu’un est handicapé quand il est empêché dans son quotidien. Valérie Delattre, Inrap — définition de travail retenue par l’équipe
Cette formulation, adoptée pour rendre lisible ce qui varie d’une époque à l’autre, entre en résonance directe avec l’esprit de la loi française du 11 février 2005 — laquelle reconnaît cinq grandes familles de handicaps (moteur, sensoriel, cognitif, psychique, mental) et ajoute les maladies chroniques invalidantes. La notion d’empêchement échappe à la fixité biologique : elle inclut ce que le corps subit sans que rien de visible ne le trahisse. Elle inclut la fibromyalgie.
L’angle mort de l’os
L’article de National Geographic reconnaît explicitement une limite majeure de l’archéologie du handicap : elle ne lit que l’os. Les handicaps psychiques et mentaux, écrit Valérie Delattre, échappent à toute identification par l’archéo-anthropologie.
Certaines pathologies parviennent malgré tout à traverser les millénaires par un chemin étroit. La trisomie 21, par exemple, se laisse aujourd’hui diagnostiquer à partir de l’oreille interne d’un fossile : le rocher du temporal, os le plus dense du corps humain, protège le labyrinthe osseux, qui se conserve donc extraordinairement bien. Or les malformations du labyrinthe associées au syndrome de Down (canaux semi-circulaires, cochlée, vestibule) sont cliniquement bien décrites. La tomodensitométrie 3D permet de reconstruire ces structures internes sans destruction, à une résolution submillimétrique. C’est ce qui a rendu possible le diagnostic rétrospectif de la petite néandertalienne de la Cova Negra, quelque 150 000 ans après sa mort. La paléogénétique et l’imagerie 3D repoussent ainsi les frontières du visible, mais restent des exceptions.
L’immense majorité des atteintes fonctionnelles laissant intacte la structure squelettique demeure hors de portée. Une vie de douleur diffuse, une fatigue invalidante, un système nerveux central en hypersensibilité : rien de tout cela ne s’inscrit dans une clavicule ou une vertèbre.
Cet angle mort de la science archéologique dessine, en creux, une histoire beaucoup plus large : celle de tout ce que les époques n’ont pas su voir, faute d’instrument ou de langage. Il faut mesurer ce que cela signifie. La fibromyalgie n’est pas nouvelle. Ce qui est nouveau, c’est notre capacité — encore imparfaite — à la nommer, à l’objectiver par l’imagerie fonctionnelle et par la neurobiologie de la sensibilisation centrale. Pour les millénaires qui nous précèdent, elle a existé sans nom, dans le silence des corps que rien ne trahissait au-dehors. Comme, aujourd’hui encore, elle existe sans lésion visible aux examens de routine — d’où l’errance diagnostique qui demeure la règle.
Le miroir contemporain
L’article rappelle un chiffre qui, replacé dans cette perspective, prend une dimension particulière : en France, en 2022, le nombre d’enfants et d’adultes de cinq ans ou plus en situation de handicap était estimé entre 5,7 et 18,2 millions selon la définition retenue. Environ 80 % d’entre eux présentent un handicap invisible.
Deux invisibilités se superposent alors. Une invisibilité archéologique : ce que l’os ne peut lire, aucun outil n’en garde la trace matérielle. Et une invisibilité sociale : ce que nos institutions contemporaines ne savent que partiellement reconnaître, faute d’un cadre d’évaluation adapté aux atteintes fonctionnelles sans lésion démontrable.
Le parallèle n’est pas rhétorique. Il éclaire d’une lumière historique longue le combat quotidien des personnes fibromyalgiques pour la reconnaissance de leur handicap. Quand un dossier MDPH est refusé au motif qu’aucune imagerie ne montre de lésion, c’est la limite même du regard archéologique qui rejoue — la limite d’un savoir qui ne sait voir que ce qui a laissé une trace matérielle.
Une lecture longue en trois strates
Cet article vient compléter deux publications antérieures de fibromyalgies.fr qui abordent, chacune à sa manière, la profondeur historique du rapport de nos sociétés à la douleur invisible. Ensemble, les trois textes dessinent une lecture longue, en trois strates temporelles emboîtées :
Préhistoire et archéologie du handicap — le présent article. Ce que l’os garde et ce qu’il perd. La fibromyalgie comme héritière d’une invisibilité très ancienne.
Antiquité et philosophie de la souffrance — Apprendre des traumatismes ? Peut être pas ! (17 mars 2022). Comment la pensée occidentale, des Épicuriens à la tradition judéo-chrétienne, a pensé la place morale de la douleur et de l’épreuve — et pourquoi la doctrine de la « souffrance qui apprend » se heurte, dans la maladie chronique, à ses propres limites.
Médecine du XIXe siècle et itinéraire diagnostique de la fibromyalgie — Fibromyalgie : Anatomie d’une Douleur (2 octobre 2025). De Florence Nightingale aux diagnostics d’hystérie, de neurasthénie et de névrose, jusqu’à la neurobiologie contemporaine de la sensibilisation centrale.
La strate préhistorique manquait au corpus. En la posant, on rend visible ce que la médecine du XIXe siècle et la philosophie antique n’avaient pas eux-mêmes les moyens d’apercevoir : que la douleur invisible n’est pas une invention moderne mais un point aveugle constitutif de notre histoire. Le nommer, c’est déjà le combattre.
Ce que cela change pour vous
L’invisibilité n’est pas une fatalité personnelle
C’est un fait historique. Ce que vous vivez — la douleur diffuse, l’épuisement, les jugements sur votre apparence « normale » — appartient à une catégorie d’expériences que les sociétés humaines ont toujours peiné à nommer. Non parce qu’elles n’existaient pas, mais parce qu’elles ne laissaient pas de marque lisible pour les outils du moment.
Vous êtes de la lignée que l’archéologie ne voit pas
Cela n’enlève rien à la réalité de votre situation ; cela y ajoute une profondeur. Le fauteuil roulant ancien conservé à Saint-Rémy-de-Provence, la prothèse mérovingienne de Cutry, les ossements de la Cova Negra : autant de traces qui subsistent parce que le handicap y avait un support matériel. Pour les autres — douleurs anciennes, fatigues chroniques, insomnies invalidantes — il ne reste rien. Rien, sinon la mémoire des groupes qui, eux, savaient.
La paléo-compassion existe encore
Elle porte aujourd’hui des noms plus prosaïques : aidance, proches aidants, associations de patients. Elle est le prolongement d’un geste très ancien : réorganiser le groupe pour que celui ou celle qui souffre trouve une place. Ce geste n’a jamais cessé. Il fonde le projet même de fibromyalgies.fr.
Enjeux pour la reconnaissance
L’empêchement, critère opérant pour la fibromyalgie
La définition de travail retenue par l’équipe Inrap — le handicap comme empêchement dans le quotidien — mérite d’être intégrée aux réflexions actuelles sur l’évaluation de la fibromyalgie dans les guides MDPH et dans le Guide-Barème d’évaluation des déficiences et incapacités. Elle rejoint, sans s’y confondre, la logique de la Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF, OMS, 2001), qui distingue déficiences, limitations d’activité et restrictions de participation. Là où la CIF articule ces trois niveaux, la définition Delattre les condense en un critère unique et lisible.
Trois implications pratiques
La reconnaissance MDPH ne devrait jamais dépendre d’une preuve lésionnelle, mais de l’ampleur mesurée de l’empêchement. Cette exigence est déjà celle du droit français, mais reste inégalement appliquée. Le cadre archéologique en fournit une justification historique inattendue : les sociétés qui ont accompagné leurs membres empêchés n’ont jamais attendu de voir une lésion pour agir.
La cinquième catégorie de la loi de 2005 (« maladies chroniques invalidantes »), longtemps sous-dotée en outillage opérationnel, mérite d’être renforcée. La fibromyalgie s’y inscrit pleinement mais souffre d’un défaut de doctrine d’évaluation partagée.
La formation médicale, initiale et continue, reste largement fondée sur le paradigme lésionnel. Une pédagogie qui intègre l’histoire longue du handicap invisible — de la préhistoire à la CIF, en passant par la neurasthénie et l’hystérie du XIXe siècle — permet de sortir du soupçon persistant de simulation qui pèse encore sur les patients fibromyalgiques.
Guide-Barème et cadre juridique
Le Guide-Barème d’évaluation des déficiences et incapacités des personnes handicapées (annexe 2-4 du Code de l’action sociale et des familles) reste l’outil de référence des équipes pluridisciplinaires des MDPH. Son chapitre VII, consacré aux « déficiences viscérales et générales », couvre en principe les syndromes douloureux chroniques et la fatigue chronique invalidante. En pratique, l’évaluation d’une fibromyalgie y demeure très hétérogène d’un département à l’autre, faute de doctrine partagée sur la manière de coter un empêchement qui ne se laisse pas objectiver par imagerie. La reconnaissance de la fibromyalgie par l’OMS depuis 1992 et son codage à la CIM-10 (M79.7) n’ont pas suffi à standardiser cette évaluation. Une doctrine associative solide, adossée à la définition CIF et à la notion d’empêchement, constitue à cet égard un levier légitime.
Perspective de plaidoyer
L’archéologie du handicap fournit un argument historique de premier ordre pour les travaux en cours au cabinet du ministère chargé de la Santé et pour la préparation du dossier présidentiel 2027 : le handicap invisible n’est pas une anomalie de la modernité, c’est une constante de l’humanité. Notre société contemporaine ne fait qu’hériter d’un défi que les groupes humains ont toujours relevé — parfois mieux qu’elle. Cette lecture longue peut nourrir utilement la doctrine associative dans quatre directions : l’harmonisation nationale de l’évaluation MDPH pour les maladies chroniques invalidantes ; la formation médicale à la clinique de l’empêchement ; la refonte du chapitre VII du Guide-Barème ; la reconnaissance pleine de la fibromyalgie parmi les affections longue durée exonérantes.
Sources
- Rubion R., « Quand l’archéologie nous éclaire sur le handicap », National Geographic (édition française), 21 septembre 2026.
- Conde-Valverde M. et al., « The child who lived: Down syndrome among Neanderthals? », Science Advances, vol. 10, n° 26, juin 2024 (fossile CN-46700 de Cova Negra).
- Coqueugniot H. et al., « Earliest Cranio-Encephalic Trauma from the Levantine Middle Palaeolithic: 3D Reappraisal of the Qafzeh 11 Skull », PLOS One, 2014.
- Buchet L., Darton Y., Legoux R., « Une prothèse du Haut Moyen-Âge découverte à Cutry (Meurthe-et-Moselle) », in Delattre V. & Sallem R. (dir.), Décrypter la différence : lecture archéologique et historique de la place des personnes handicapées dans les communautés passées, 2009.
- Delattre V., Handicap : quand l’archéologie nous éclaire, Éditions Le Pommier, collection « Le Collège », 2018.
- Delattre V. (dir.), « Construire une archéologie éclairée des handicaps », Les Nouvelles de l’Archéologie, 2021.
- Inrap, dossiers « Handicap : quand l’archéologie nous éclaire » et « Il était une fois la différence. Les archéologues racontent le handicap » (2020).
- DREES, Le handicap en chiffres — édition 2024, Panoramas de la DREES, novembre 2024 (données 2022).
- Loi n° 2005-102 du 11 février 2005 pour l’égalité des droits et des chances, la participation et la citoyenneté des personnes handicapées.
- Guide-Barème d’évaluation des déficiences et incapacités des personnes handicapées, annexe 2-4 du Code de l’action sociale et des familles.
- Organisation mondiale de la santé, Classification internationale du fonctionnement, du handicap et de la santé (CIF), 2001.
- Articles connexes sur fibromyalgies.fr : Fibromyalgie : Anatomie d’une Douleur (2 octobre 2025) et Apprendre des traumatismes ? Peut être pas ! (17 mars 2022).
XVII. Mentions légales et disclaimer
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Les propos rapportés de Valérie Delattre, archéo-anthropologue à l’Inrap, proviennent d’un article de Romane Rubion publié dans National Geographic (édition française) le 21 septembre 2026. Ils sont ici paraphrasés et resitués dans une perspective associative propre à fibromyalgies.fr. Toute reprise à des fins non associatives est soumise à autorisation.







