Fibromyalgie et cancer digestif
Volet 4 du pôle « Fibromyalgie & cancer » — colorectal, gastrique, pancréatique, œsophagien : ce que la chirurgie et les traitements font au corps, et ce que la fibromyalgie change dans le parcours.
Dans cet onglet
1. Le paysage des cancers digestifs en France
Les cancers de l’appareil digestif rassemblent des maladies très différentes par leur origine, leur prise en charge et leurs conséquences à long terme. Quatre grandes localisations dominent en volume et en retentissement fonctionnel : le côlon et le rectum (colorectal), l’estomac, le pancréas et l’œsophage.
Le cancer colorectal est, en France, l’un des trois cancers les plus fréquents chez l’homme comme chez la femme. Le cancer de l’estomac a beaucoup reculé au XXe siècle mais reste sévère. Le cancer du pancréas, longtemps silencieux, est aujourd’hui un enjeu majeur en raison de son diagnostic tardif et de sa lourde charge douloureuse. Le cancer de l’œsophage se répartit entre deux formes principales (épidermoïde et adénocarcinome), avec des traitements chirurgicaux étendus.
Ce volet ne traite pas les cancers hépato-biliaires primitifs (foie, voies biliaires), qui appellent une approche distincte. Pour les neuropathies liées aux chimiothérapies utilisées dans ces cancers (notamment l’oxaliplatine), voir le Volet 2 — CIPN. Pour les colites induites par les immunothérapies, voir le Volet 3 — irAEs. Pour la question du retard diagnostique, voir le Volet 5 — Dépistage.
2. Pourquoi les traitements laissent des séquelles durables
Trois types d’interventions expliquent la plupart des séquelles durables observées dans les cancers digestifs :
- Chirurgies d’exérèse étendues. Retirer une portion de l’intestin, l’estomac partiellement ou totalement, la tête du pancréas ou l’œsophage modifie durablement la digestion, l’absorption et souvent le transit. Ces chirurgies peuvent aussi comporter le retrait de nerfs, de tissus profonds ou de structures pelviennes.
- Radiothérapie pelvienne ou abdominale. Elle peut entraîner, dans les mois ou années qui suivent, des atteintes des tissus voisins de la tumeur : rectum, vessie, organes génitaux, intestin grêle, paroi abdominale.
- Chimiothérapies et thérapies systémiques. Certaines molécules laissent des séquelles neurologiques (voir Volet 2) ou immunitaires (voir Volet 3) qui peuvent persister longtemps après la fin du traitement.
Cette combinaison — organe modifié, tissus voisins altérés, traitements systémiques prolongés — explique pourquoi les cancers digestifs figurent parmi ceux qui laissent le plus de retentissement fonctionnel après guérison ou stabilisation.
3. Trois syndromes post-traitement à connaître
3.1 — Le LARS (syndrome de résection antérieure basse)
Après une chirurgie du rectum qui conserve le sphincter anal (résection antérieure basse), environ 80 % des personnes développent, à des degrés divers, un ensemble de troubles digestifs regroupés sous le nom de LARS. Les manifestations principales sont : selles fragmentées et fréquentes, urgences pour aller à la selle, fuites parfois involontaires, sensation d’évacuation incomplète, alternance de constipation et de diarrhée [1, 2].
Chez près de la moitié des personnes concernées, ces troubles sont majeurs et persistent à deux ans, avec un retentissement important sur la vie sociale, le sommeil et la qualité de vie [3, 4]. Deux profils dominants ont été décrits : un LARS où l’incontinence est au premier plan, et un LARS où c’est la fréquence des passages qui prédomine [5]. Le second profil retentit davantage sur le bien-être global.
Les facteurs de risque identifiés incluent une anastomose très basse, la radiothérapie néo-adjuvante et la survenue de complications précoces après l’opération [5].
3.2 — Le dumping syndrome (après chirurgie gastrique)
Après une chirurgie de l’estomac (gastrectomie partielle ou totale, chirurgie bariatrique), le contenu alimentaire peut arriver trop vite dans l’intestin grêle. Cela déclenche deux types de manifestations bien distinctes selon leur moment de survenue [6, 7] :
- Dumping précoce, dans l’heure qui suit un repas : douleurs abdominales, ballonnements, nausées, diarrhée, mais aussi rougeurs, palpitations, sueurs, chute de tension, envie irrépressible de s’allonger. Il est lié à un appel d’eau brutal vers l’intestin.
- Dumping tardif, une à trois heures après un repas : sensation de faim, sueurs, tremblements, malaise, parfois perte de connaissance. Il est lié à une hypoglycémie réactionnelle après la libération excessive d’insuline.
Dans une série de 129 personnes ayant eu un pontage gastrique, 12 % rapportaient une fatigue post-prandiale sévère au point de devoir s’allonger [6]. Environ un tiers signale des épisodes d’hypoglycémie post-prandiale après chirurgie bariatrique [6].
3.3 — Le syndrome du rectum fantôme (après amputation abdomino-périnéale)
Lorsque la tumeur du rectum est trop basse pour permettre la conservation du sphincter anal, la chirurgie retire l’ensemble rectum + anus (amputation abdomino-périnéale, ou APR), et une colostomie devient définitive. Une majorité écrasante des personnes opérées — 96 % dans une série clinique suédoise de 25 patients — décrit alors des sensations dans la zone où se trouvait le rectum, comme si celui-ci était encore présent [8]. Ces effectifs restent modestes et les chiffres exacts varient d’une étude à l’autre ; le syndrome, en revanche, est très largement documenté.
Ces sensations peuvent être neutres (envie d’aller à la selle, sensation de plénitude) ou douloureuses. Environ 60 % des personnes concernées rapportent des sensations douloureuses : picotements, brûlures, décharges, gêne assise [8]. Les mécanismes sont proches de ceux du membre fantôme après amputation : réorganisation nerveuse à plusieurs étages, du périphérique au cerveau.
Ce syndrome est encore peu abordé en amont de la chirurgie, alors qu’une information préalable réduit l’inquiétude et permet une prise en charge plus précoce.
4. Ce que la fibromyalgie change dans ce parcours
Les recherches disponibles convergent sur plusieurs points concernant les personnes atteintes de fibromyalgie qui traversent une chirurgie digestive.
D’abord, la douleur postopératoire immédiate est souvent plus intense au site chirurgical, et la douleur diffuse habituelle peut s’amplifier dans les jours et semaines qui suivent l’intervention [9]. Les besoins en morphiniques sont en moyenne plus élevés [9]. Les complications médicales et le temps de récupération fonctionnelle peuvent être supérieurs à ceux observés chez les personnes non fibromyalgiques [9, 10].
Ensuite, plusieurs syndromes digestifs très fréquents dans la fibromyalgie — colopathie fonctionnelle, dyspepsie fonctionnelle, hypersensibilité viscérale — se superposent aux troubles engendrés par les chirurgies digestives. Le LARS, le dumping tardif ou les diarrhées post-radiques peuvent se confondre, s’ajouter ou s’aggraver mutuellement avec ce fond de sensibilité viscérale préexistant [11].
Enfin, le retentissement psychique d’une stomie, d’une modification durable du transit ou d’une amputation périnéale s’ajoute à la charge de fatigue, de troubles du sommeil et d’anxiété qui accompagne souvent la fibromyalgie. Les études qualitatives menées auprès de personnes porteuses de stomie décrivent régulièrement une douleur constante, des troubles du sommeil, un vécu du corps comme « étranger » ou « abîmé » [12, 13].
5. Le paradoxe Costantini : une source viscérale traitée peut alléger la fibromyalgie
Un contrepoint majeur à ce tableau mérite d’être exposé. Une étude italienne conduite chez des personnes atteintes de fibromyalgie ayant par ailleurs des calculs biliaires symptomatiques a suivi l’évolution de leur douleur diffuse et de leurs seuils de sensibilité, avant et après ablation de la vésicule biliaire (cholécystectomie) par voie cœlioscopique [14].
Résultat inattendu : dans les premières semaines qui suivent l’opération, la douleur fibromyalgique s’aggrave transitoirement (comme attendu chez ces personnes après une chirurgie). Mais à partir du sixième mois, et surtout à un an, la douleur diffuse diminue de manière significative et les seuils de sensibilité s’améliorent, y compris dans des zones éloignées du site opératoire. À un an, les personnes qui ont été opérées vont mieux, sur le plan de la fibromyalgie, que celles qui ne l’ont pas été.
L’interprétation avancée par les auteurs est que les crises douloureuses répétées de la vésicule biliaire agissaient comme un « générateur » viscéral qui entretenait la sensibilisation centrale caractéristique de la fibromyalgie. En supprimant cette source, on prive le système nerveux central de son entrée d’excitation permanente, et il finit par se « désensibiliser » partiellement.
Cette piste est à discuter au cas par cas avec l’équipe soignante, dans le cadre d’une décision partagée qui prend en compte la nature du cancer, le pronostic, les alternatives thérapeutiques et le vécu personnel de la fibromyalgie.
Dans cet onglet
Cet onglet ne remplace pas votre équipe soignante. Il rassemble ce que d’autres personnes ont vécu, et ce qui a souvent été trouvé utile. Chaque parcours est différent. Vous êtes la meilleure personne pour dire ce qui vous convient — mais vous n’avez pas à traverser cela seul.
1. Ce que vous pouvez ressentir dans les mois qui suivent
Après un cancer digestif et son traitement, il arrive souvent que le corps mette du temps à trouver un nouvel équilibre. Beaucoup de personnes rapportent :
- Des douleurs, parfois au site de l’opération, parfois plus diffuses, parfois différentes de celles connues auparavant.
- Une fatigue prolongée, qui ne cède pas complètement au repos.
- Un sommeil moins réparateur, avec des réveils fréquents.
- Des émotions changeantes : soulagement d’avoir « fini » le traitement, puis vide, peur du retour, tristesse, colère, angoisse.
- Une digestion modifiée, parfois pour longtemps.
- Une impression de ne plus tout à fait reconnaître son corps.
Rien de tout cela n’est « dans votre tête ». Ce sont des réponses habituelles à un parcours long et éprouvant. Le fait d’avoir aussi une fibromyalgie peut rendre ces répercussions plus fortes ou plus longues à s’atténuer — cela ne veut pas dire qu’elles ne s’atténueront pas.
2. Si votre transit a changé
Après certaines opérations, le rythme des selles se transforme durablement. Des personnes décrivent des passages plus fréquents, des envies pressantes qui ne préviennent pas, une sensation de vidange incomplète, une alternance de constipation et de diarrhée, des fuites qui reviennent au moment où l’on ne s’y attend pas.
Ce qui a souvent été trouvé utile :
- Prendre le temps d’observer votre nouveau rythme, sans se comparer à celui d’avant. Un petit carnet de quelques jours (repas, moments d’urgence, tolérances alimentaires) aide à repérer des tendances.
- Adapter les repas progressivement, sans se priver globalement : petits repas fréquents plutôt que gros repas, en essayant une nouveauté à la fois.
- Ne pas s’isoler. Beaucoup de personnes hésitent à en parler par pudeur. C’est justement en en parlant à l’équipe soignante — et à des personnes qui l’ont vécu — que des solutions concrètes émergent.
- Demander à votre médecin s’il vous oriente vers un kinésithérapeute spécialisé en rééducation périnéale. Cette prise en charge, souvent proposée trop tard, apporte fréquemment une amélioration réelle.
3. Si vous avez une poche
Que la poche soit posée pour quelques semaines, quelques mois ou pour toute la vie, elle change beaucoup de choses au quotidien. Beaucoup de personnes traversent une phase difficile d’acceptation, avec le sentiment que leur corps ne leur appartient plus, ou qu’il est devenu « étranger ». Ce sentiment est légitime, et il s’atténue le plus souvent avec le temps, l’apprentissage des gestes, et un accompagnement adapté.
Ce qui a souvent été trouvé utile :
- Rencontrer un stomathérapeute dès que possible — avant l’opération si c’est faisable, dans tous les cas rapidement après. C’est le professionnel qui connaît le mieux le matériel, la peau autour, et les mille détails pratiques du quotidien.
- Prendre soin de la peau autour, qui est fragile et mérite une attention régulière.
- Ne pas rester seul avec les questions intimes : sexualité, vêtements, sport, voyage, natation. Toutes ces choses restent possibles. Elles s’adaptent, elles ne s’abandonnent pas.
- Se rapprocher d’une association de personnes stomisées. Entendre d’autres personnes raconter leur parcours change beaucoup de choses.
- Se laisser du temps. Ce n’est pas parce que ce n’est pas fluide au bout de trois mois qu’il n’y a pas d’espoir. Beaucoup de personnes rapportent une amélioration continue sur un à deux ans.
4. Si vous avez été opéré de l’estomac
Après une chirurgie de l’estomac, il arrive souvent que le corps réagisse fortement après les repas. Certaines personnes ressentent, dans l’heure qui suit le repas, une bouffée de chaleur, des palpitations, une envie irrépressible de s’allonger, parfois des douleurs abdominales, des ballonnements ou une diarrhée. D’autres, ou parfois les mêmes, ressentent plus tard (une à trois heures après) une sensation de faim intense, des sueurs, des tremblements, un malaise.
Ce sont des manifestations connues et prises au sérieux par les équipes soignantes. Elles ne sont ni un caprice, ni une intolérance psychologique. Elles peuvent souvent être atténuées.
Ce qui a souvent été trouvé utile :
- Fractionner : plusieurs petits repas dans la journée plutôt que trois grands.
- Séparer les boissons des solides : boire trente minutes avant ou après le repas plutôt que pendant.
- Modérer les aliments très sucrés (surtout à jeun ou en début de repas).
- Demander à voir un diététicien ou un nutritionniste : c’est une prise en charge remboursée et souvent très efficace, qui adapte l’alimentation à votre situation précise.
- Tenir un carnet de ce qui déclenche vs ce qui passe bien, sur deux à trois semaines. Vous verrez apparaître des choses que ni vous ni votre médecin ne pouvez deviner sans ces observations.
5. Si vous ressentez des sensations dans une zone opérée
Après certaines opérations, le corps continue d’envoyer des signaux venant d’une partie qui n’existe plus, ou qui a été profondément modifiée. Vous pouvez avoir la sensation d’avoir envie d’aller à la selle alors que l’anatomie a changé, ou ressentir des picotements, des brûlures, des décharges dans une zone opérée. Certaines personnes ressentent une gêne assise, longtemps après.
Ces sensations ne sont pas de l’imagination, et vous n’êtes pas en train de perdre la raison. Elles sont documentées, elles sont fréquentes, et elles sont prises en charge. En parler à l’équipe soignante permet d’accéder à des solutions : traitements médicamenteux adaptés, rééducation, consultation en centre de la douleur.
Ne pas rester silencieux par crainte de « déranger » ou de passer pour compliqué. Ce sont des demandes légitimes, qui trouvent des réponses.
6. Ce que votre entourage peut faire
Le rôle de l’entourage est parfois délicat. Voici ce que des personnes traversant ces parcours ont souvent trouvé aidant chez leurs proches :
- Vous croire quand vous dites ce que vous ressentez, sans le minimiser ni le dramatiser.
- Ne pas tout ramener à « c’est ta fibromyalgie » ni à « c’est le cancer » : les deux sont là, et parfois c’est autre chose encore.
- Accepter que votre rythme change — pour les repas, les sorties, l’intimité, le travail — sans en faire un reproche.
- Vous accompagner sans décider à votre place. Vous restez le pilote de votre parcours.
- Prendre soin d’eux-mêmes, aussi. Un proche épuisé n’aide personne. Se faire aider soi-même, en tant que proche, est légitime.
7. Quand demander de l’aide, à qui
Il n’y a pas d’ordre universel : chaque parcours crée ses propres priorités. Voici les interlocuteurs qui, selon les situations, sont le plus souvent utiles :
- Votre médecin traitant — pour coordonner l’ensemble et vous orienter.
- Votre oncologue ou votre chirurgien — pour tout ce qui concerne l’opération et son suivi.
- Un stomathérapeute — si vous avez une poche, dès que possible.
- Un kinésithérapeute spécialisé en rééducation périnéale — pour les troubles du transit et les gênes pelviennes.
- Un diététicien-nutritionniste — pour toutes les questions alimentaires, y compris après chirurgie de l’estomac.
- Un médecin de la douleur (algologue), dans une structure spécialisée — si la douleur prend une place envahissante dans votre vie.
- Un psychologue ou un psychiatre — pour la charge émotionnelle, l’image du corps, l’intimité, le retour au travail, la peur du retour de la maladie.
- Des associations — de personnes stomisées, de patients atteints de cancer, et pour la fibromyalgie fibromyalgies.fr et les associations membres du Groupement Fibromyalgie.
- Une douleur brutale, inhabituelle, différente de ce que vous connaissez.
- De la fièvre.
- Un saignement.
- Des vomissements qui ne cèdent pas.
- Un changement dans l’aspect de votre poche ou de la peau autour, un décollement, des difficultés à faire tenir l’appareillage.
- Une perte de poids rapide que vous n’avez pas voulue.
- Des idées noires qui reviennent, un sentiment d’être « à bout ».
Vous n’êtes pas seul. Vivre après un cancer digestif avec une fibromyalgie n’est ni impossible ni exceptionnel. Le parcours est long. Vous avez le droit de demander de l’aide autant de fois qu’il le faudra.
Dans cet onglet
1. Rappels épidémiologiques et physiopathologiques
Les cancers digestifs constituent un pôle majeur de l’oncologie française, avec des chirurgies souvent extensives, un recours fréquent à la radiothérapie pelvienne ou abdominale, et des chimiothérapies prolongées. Le pronostic global s’est amélioré, ce qui augmente proportionnellement la file active des survivants exposés aux séquelles à moyen et long terme.
Sur le plan physiopathologique, trois phénomènes se recoupent chez les patients atteints de fibromyalgie confrontés à ces cancers :
- Une sensibilisation centrale préexistante et bien documentée en imagerie fonctionnelle et en tests sensoriels quantitatifs [15, 16].
- Une fréquence élevée de troubles digestifs fonctionnels co-morbides (colopathie fonctionnelle notamment, 20 à 40 % des personnes fibromyalgiques selon les cohortes) [11], susceptibles d’interférer avec les manifestations post-chirurgicales.
- Une amplification postopératoire de la douleur diffuse et du site chirurgical, avec des besoins morphiniques accrus, documentée dans une revue systématique récente [9].
2. En préopératoire chez un patient atteint de fibromyalgie
Plusieurs éléments méritent d’être anticipés lorsqu’une chirurgie digestive est planifiée chez un patient fibromyalgique.
Évaluation de la charge douloureuse et médicamenteuse. Consommation d’antalgiques (notamment morphiniques et modulateurs comme la duloxétine, la prégabaline, l’amitriptyline), sévérité de la fibromyalgie mesurée par exemple par le Fibromyalgia Impact Questionnaire, présence d’un syndrome dépressif ou anxieux associé.
Anticipation du besoin analgésique postopératoire. Les données consolidées indiquent des besoins morphiniques supérieurs et une réponse parfois hétérogène aux techniques d’anesthésie loco-régionale [9]. Une consultation d’algologie préopératoire est utile.
Anticipation des complications médicales. Certaines cohortes en chirurgie orthopédique décrivent, chez les patients fibromyalgiques, un taux plus élevé de complications à 30 et 90 jours (anémie, réhospitalisation, pneumopathie) [9, 10]. Ces données n’ont pas d’équivalent robuste en chirurgie digestive, mais justifient une vigilance renforcée.
Information sur les syndromes post-traitement attendus. LARS après résection basse, dumping après gastrectomie, syndrome du rectum fantôme après APR : l’information préalable améliore l’adaptation et réduit le sentiment d’abandon lorsque les manifestations surviennent [8, 12].
Discussion du paradoxe Costantini. Sans le présenter comme un argument thérapeutique établi, il peut être exposé comme une piste conceptuelle : traiter une source viscérale de nociception peut, à moyen terme, alléger la sensibilisation centrale [14]. Cela n’inverse pas la décision oncologique, mais peut aider le patient à envisager la chirurgie avec un cadre de compréhension moins univoquement défavorable.
3. Reconnaître et évaluer LARS, dumping, rectum fantôme
3.1 — LARS
Le diagnostic est clinique. Un score validé (LARS score) permet une évaluation quantifiée et un suivi longitudinal [1, 2]. Il est recommandé de le compléter par une évaluation de la qualité de vie (par exemple l’EORTC QLQ-C30). Un score ≥ 30 définit un LARS majeur.
Le recours à une endoscopie ou à une manométrie ano-rectale reste réservé aux cas complexes, notamment pour éliminer une récidive ou une sténose anastomotique.
3.2 — Dumping syndrome
La sémiologie fait le diagnostic dans la majorité des cas [6, 7]. En cas de doute ou pour objectiver un dumping tardif hypoglycémique, l’hyperglycémie provoquée par voie orale (OGTT) prolongée sur 3 à 4 heures reste la référence diagnostique.
Le monitoring continu de la glycémie interstitielle peut apporter des éléments supplémentaires, en particulier pour identifier les épisodes nocturnes.
3.3 — Rectum fantôme
Le diagnostic repose sur l’interrogatoire ciblé : sensations dans la zone périnéale opérée, sensations d’urgence défécatoire alors que le rectum est absent, sensations douloureuses évoquées comme picotements, brûlures ou décharges [8]. Une douleur préopératoire persistante est un facteur de risque documenté.
4. Recoupement avec la sensibilisation centrale : quand suspecter
Chez un patient fibromyalgique opéré d’un cancer digestif, plusieurs signes doivent orienter vers une composante nociplastique dominante :
- Douleur disproportionnée par rapport aux lésions objectivables.
- Extension de la douleur au-delà du territoire attendu (allodynie diffuse, douleurs miroir).
- Persistance ou aggravation malgré une escalade morphinique, avec effets indésirables au premier plan (constipation, sédation, troubles cognitifs).
- Association à une fatigue, un sommeil non réparateur et des troubles cognitifs qui ne s’expliquent pas par le seul contexte oncologique.
Dans le cancer du pancréas, la composante nociplastique est particulièrement documentée : la sensibilisation centrale y est décrite non seulement comme conséquence de la nociception périphérique, mais comme mécanisme actif de maintien de la douleur, y compris après traitement de la source tumorale [17, 18]. Cette configuration justifie une prise en charge multimodale précoce, associant antalgiques nociceptifs, modulateurs de la sensibilisation centrale et interventions non pharmacologiques.
5. Interventions démontrées vs empiriques
5.1 — LARS
Les données les plus solides concernent la rééducation périnéale (kinésithérapie spécialisée, biofeedback) : amélioration de la fonction intestinale et de la qualité de vie [3, 4]. L’irrigation transanale a fait la preuve de son efficacité dans les LARS majeurs réfractaires aux mesures conservatrices [19]. La neuromodulation sacrée reste réservée à des indications sélectionnées, avec des séries de faible effectif et des résultats contrastés [19]. Le recours à une stomie de dérivation définitive peut, en dernier recours, améliorer la qualité de vie chez des patients avec LARS majeur invalidant après échec des autres approches.
5.2 — Dumping
La modification alimentaire (repas fractionnés, séparation des solides et des liquides, réduction des sucres à index glycémique élevé) reste la première ligne [20]. Les analogues de la somatostatine (pasireotide) ont montré une efficacité dans le dumping tardif hypoglycémique dans un essai de phase 2 [7]. Les agonistes du GLP-1 font l’objet de rapports de cas encourageants pour le dumping tardif réfractaire.
5.3 — Rectum fantôme
Il n’existe pas encore de traitement standardisé. Les approches proposées incluent des traitements neuropathiques classiques (gabapentine, amitriptyline), les techniques de rééducation périnéale, et, en cas de douleur périnéale rebelle, des blocs interventionnels du ganglion impar font l’objet d’essais en cours [21]. La thérapie miroir, empruntée à la douleur du membre fantôme, est explorée mais peu documentée dans cette indication.
6. Orienter vers le bon interlocuteur
La prise en charge des séquelles fonctionnelles des cancers digestifs, en particulier chez le patient fibromyalgique, est par nature multidisciplinaire. Les acteurs à identifier précocement dans le parcours incluent :
- Stomathérapeute — appareillage, adaptation cutanée, éducation, dépistage des complications péri-stomiales.
- Kinésithérapeute spécialisé en rééducation périnéale et abdominale.
- Diététicien-nutritionniste — adaptation alimentaire dans le dumping, dénutrition post-gastrectomie, prise en charge de la stéatorrhée pancréatique.
- Algologue — structure douleur chronique labellisée, notamment pour les tableaux nociplastiques dominants et les douleurs pelvi-périnéales post-APR.
- Psychologue clinicien ou psychiatre — accompagnement de l’image du corps, des retentissements sur la vie sexuelle et affective, du syndrome de stress post-traumatique post-diagnostic et post-chirurgical.
- Associations de patients — pour les stomisés (associations spécialisées existantes en France), pour la fibromyalgie (fibromyalgies.fr et associations membres du Groupement Fibromyalgie).
Dans cet onglet
1. Glossaire
Allodynie — Perception douloureuse d’un stimulus qui, normalement, ne devrait pas être douloureux (par exemple, un simple contact ou de l’eau tiède ressenti comme brûlant).
Amputation abdomino-périnéale (APR) — Chirurgie du cancer du rectum bas qui retire le rectum, l’anus et les muscles du plancher pelvien, avec création d’une colostomie définitive. Ne pas confondre avec la résection antérieure basse, qui conserve l’anus.
Anastomose — Raccord chirurgical entre deux extrémités du tube digestif après ablation d’un segment.
Billroth I (reconstruction en) — Technique de reconstruction après gastrectomie partielle où l’estomac restant est reconnecté au duodénum.
Chirurgie bariatrique — Chirurgie de l’obésité (anneau, sleeve, bypass). Bien qu’elle ne relève pas de l’oncologie, elle est un modèle physiopathologique important du dumping syndrome.
Colostomie — Abouchement d’un segment du côlon à la peau, avec appareillage recueillant les selles dans une poche. Peut être temporaire ou définitive.
Dumping syndrome — Ensemble de manifestations survenant après repas chez des personnes opérées de l’estomac ou d’une chirurgie bariatrique, dues au passage trop rapide des aliments dans l’intestin grêle. On distingue le dumping précoce (30-60 minutes après le repas) et le dumping tardif hypoglycémique (1-3 heures après).
ELAPE (extralevator abdominoperineal excision) — Variante d’amputation abdomino-périnéale qui élargit l’exérèse aux muscles releveurs. Utilisée pour certaines tumeurs du bas rectum, avec un risque accru de complications périnéales.
Gastrectomie — Ablation totale ou partielle de l’estomac.
Hyperalgésie — Réponse douloureuse anormalement intense à un stimulus habituellement douloureux (par exemple, une piqûre ressentie de manière disproportionnée).
Iléostomie — Abouchement de la dernière partie de l’intestin grêle (iléon) à la peau. Souvent temporaire, parfois définitive.
LARS (Low Anterior Resection Syndrome) — Ensemble de troubles digestifs post-résection antérieure basse du rectum : selles fragmentées et fréquentes, urgences, fuites, sensation d’évacuation incomplète.
Neuromodulation sacrée — Technique qui délivre un courant électrique de faible intensité au niveau des nerfs sacrés, utilisée dans certaines incontinences fécales et LARS majeurs.
Nociplastique (douleur) — Terme reconnu par l’International Association for the Study of Pain, désignant une douleur dont le mécanisme dominant est une altération du traitement du signal douloureux par le système nerveux central, en l’absence de lésion tissulaire ou de lésion nerveuse suffisante pour expliquer la douleur. La fibromyalgie en est le prototype.
OGTT (Oral Glucose Tolerance Test) — Hyperglycémie provoquée par voie orale. Utilisée pour objectiver le dumping tardif hypoglycémique lorsqu’un doute diagnostique existe.
Rectum fantôme (syndrome du) — Persistance de sensations, parfois douloureuses, dans la zone où se trouvait le rectum après amputation abdomino-périnéale. Mécanismes proches de ceux du membre fantôme.
Résection antérieure basse (LAR) — Chirurgie du cancer du rectum qui retire la partie basse du rectum tout en conservant l’anus et les sphincters. Fréquemment suivie d’un LARS.
Roux-en-Y (reconstruction en) — Technique de reconstruction après gastrectomie totale ou dans certaines chirurgies bariatriques, où le grêle est monté en Y pour recevoir les aliments.
Sensibilisation centrale — Amplification, par le système nerveux central (moelle épinière et cerveau), du signal douloureux : abaissement du seuil de déclenchement, extension du territoire douloureux, allodynie, hyperalgésie. Mécanisme central de la fibromyalgie, et impliqué dans nombre de douleurs cancéreuses persistantes.
Stomathérapeute — Infirmier(ère) spécialisé(e) dans la prise en charge des personnes porteuses d’une stomie : appareillage, éducation, prévention et traitement des complications péri-stomiales.
Stomie — Terme générique désignant l’abouchement chirurgical d’un organe creux à la peau (colostomie, iléostomie, urostomie).
2. Sources primaires
- Elfeki H, et al. Chronic pain after colorectal cancer treatment: A population-based cross-sectional study. Colorectal Dis. 2025. doi:10.1111/codi.17296. PMC11771563.
- Cai Z, Yin Y, Yin R, Zhang C. A Systematic Review of Comparative Effectiveness of Interventions for Low Anterior Resection Syndrome. PMC11527395.
- Duijvestein M, et al. Clinical Management of Low Anterior Resection Syndrome: Review of the Current Diagnosis and Treatment. PMC10605930.
- Sun R, Dai Z, Zhang Y, et al. The incidence and risk factors of LARS after sphincter-preserving surgery : narrative review. PubMed PMID: 40677670.
- Yeom SS, et al. Two dominant patterns of low anterior resection syndrome and their effects on patients’ quality of life. PMC7878496.
- van Beek AP, et al. Dumping syndrome after esophageal, gastric or bariatric surgery: pathophysiology, diagnosis, and management. Obesity Reviews. 2017;18(1):68-85. doi:10.1111/obr.12467.
- Tack J, Aberle J, Arts J, et al. Safety and efficacy of pasireotide in dumping syndrome — results from a phase 2, multicentre study. Aliment Pharmacol Ther. 2018 Jun;47(12):1661-1672. doi:10.1111/apt.14664. PMID: 29696671.
- Fingren J, Lindholm E, Carlsson E. Perceptions of phantom rectum syndrome and health-related quality of life in patients following abdominoperineal resection for rectal cancer. J Wound Ostomy Continence Nurs. 2013;40(3):280-286. doi:10.1097/WON.0b013e31827e8b20. PMID: 23652700.
- Yeung E, et al. Pain in People With Fibromyalgia Syndrome (FMS) Undergoing or Following Surgery: A Systematic Narrative Review. 2024. PMC12824520. PROSPERO CRD42022309297.
- D’Onghia M, Ciaffi J, McVeigh JG, et al. Fibromyalgia syndrome — a risk factor for poor outcomes following orthopaedic surgery: A systematic review. Semin Arthritis Rheum. 2021 Aug;51(4):793-803. doi:10.1016/j.semarthrit.2021.05.016. PMID: 34153893.
- Somatization, psychological distress, and quality of life across fibromyalgia, irritable bowel syndrome, and their comorbid phenotype: a cross-sectional clinical comparison. Front Psychol. 2025. doi:10.3389/fpsyg.2025.1709017.
- Psychosocial effects and quality of life after stoma surgery: systematic review and qualitative meta-synthesis. BMC Psychology. 2026. doi:10.1186/s40359-026-03993-w. PMC12964757.
- Illness acceptance and quality of life in intestinal stoma patients. Front Public Health. 2026. doi:10.3389/fpubh.2026.1757185.
- Costantini R, et al. Laparoscopic Cholecystectomy for Gallbladder Calculosis in Fibromyalgia Patients: Impact on Musculoskeletal Pain, Somatic Hyperalgesia and Central Sensitization. 2016. PMC4833355. [Étude de référence pour le paradoxe présenté en onglet 1]
- Descending Pain Modulation in Fibromyalgia: A Short Review of Mechanisms and Biomarkers. 2025. PMC12610248.
- Fibromyalgia Syndrome: An Overview of Pathophysiology, Diagnosis and Management. PMC3394355.
- Decoding Pancreatic Cancer Pain: From Tumor-Nerve Crosstalk to Targeted Analgesic Strategies. Med Sci. 2026. PMC13539908.
- Drewes AM, et al. Towards a neurobiological understanding of pain in chronic pancreatitis: mechanisms and implications for treatment. PMC5741325.
- Management of Low Anterior Resection Syndrome (LARS) Following Resection for Rectal Cancer. PMC9913853.
- Dumping Syndrome After Bariatric Surgery: Advanced Nutritional Perspectives and Integrated Pharmacological Management. 2025. PMC12525866.
- CT-guided Ganglion Impar Block for Management of Phantom Rectal Pain Syndrome. ClinicalTrials.gov NCT03694639.
Toutes les sources primaires citées ont été vérifiées en Contrôle Qualité Éditorial (CQE) avant publication, par un contrôle bibliographique externe indépendant du corps de la rédaction — conformément à la charte CQE v1.1 de fibromyalgies.fr.
3. Cross-références du pôle Fibromyalgie & cancer
- Hub du pôle Fibromyalgie & cancer — vue d’ensemble
- Article-socle — cadre général du pôle
- Volet 1 — Cancer du sein et hormonothérapie (AIMSS)
- Volet 2 — Chimiothérapie et neuropathies périphériques induites (CIPN)
- Volet 3 — Immunothérapies et syndromes rhumatismaux (irAEs)
- Volet 4 — Cancer digestif et poche (page actuelle)
- Volet 5 — Retard de dépistage et diagnostic
4. Doctrine XXII v18.1 — mentions légales étendues
Nature du présent article. Cet article est un contenu éditorial d’information à visée grand public et professionnelle, publié par l’association fibromyalgies.fr (association loi 1901 reconnue d’intérêt général). Il repose sur des sources scientifiques primaires citées en fin de document. Il a fait l’objet d’un Contrôle Qualité Éditorial (CQE) interne selon la charte v1.1 de l’association, incluant une vérification bibliographique externe.
Absence de qualification en dispositif médical. Le présent article ne constitue en aucune manière un dispositif médical au sens du règlement (UE) 2017/745 du Parlement européen et du Conseil du 5 avril 2017 relatif aux dispositifs médicaux. Il ne poursuit aucune finalité médicale de diagnostic, de prévention, de contrôle, de traitement, d’atténuation ou de compensation d’une maladie, d’une lésion ou d’un handicap au sens de l’article 2, point 1, du règlement précité.
Absence d’exercice de la médecine. La rédaction et la publication du présent article ne constituent pas un acte d’exercice illégal de la médecine au sens de l’article L.4161-1 du Code de la santé publique. Aucun diagnostic n’y est posé, aucun traitement n’y est prescrit, aucune décision thérapeutique individuelle n’y est prise. Les contenus destinés au public (onglet « Pour vous ») sont rédigés selon la doctrine associative dite « patient sans verdict » : absence d’étiquette diagnostique, absence de seuils chiffrés d’orientation, absence de désignation nominale de syndromes ou de pathologies dans le corps du texte adressé au patient.
Toute décision thérapeutique relève exclusivement de la relation entre le patient et son équipe soignante. Le présent article ne se substitue en aucun cas à une consultation médicale, à un diagnostic personnalisé, à une prescription ou à un suivi thérapeutique. En cas de doute, d’aggravation ou de survenue d’un symptôme nouveau, il appartient à la personne concernée de se rapprocher sans délai de son médecin traitant, du service qui a assuré sa prise en charge oncologique, ou d’une structure d’urgence adaptée.
Absence de conflit d’intérêt. La rédaction du présent article n’a bénéficié d’aucun financement industriel, direct ou indirect. Les mentions de médicaments sont faites en dénomination commune internationale (DCI), suivies entre parenthèses des noms commerciaux les plus fréquemment rencontrés et de la mention « et leurs génériques » le cas échéant, sans intention promotionnelle.
Signalement des effets indésirables. Toute personne rencontrant un effet indésirable qu’elle estime lié à un médicament, un dispositif médical ou une prise en charge peut le signaler au portail public national : signalement.social-sante.gouv.fr.
Rédaction : équipe éditoriale de fibromyalgies.fr. Contrôle Qualité Éditorial : CQE-2026-016 (en cours). Version : v1.0. Date de première publication : à venir.


